Marie Coirié Le design au coeur de l'hôpital

Designer formée à l’ENSCI Les Ateliers, Marie Coirié est aujourd’hui co-responsable du Lab-ah (Laboratoire de l’accueil et de l’hospitalité) au GHU Paris Psychiatrie & Neurosciences. Elle a contribué à faire entrer le design dans l’hôpital public, et notamment à Sainte-Anne, en instaurant une démarche de conception centrée sur l’expérience des patients, des soignants et des accompagnants.
Dans cet épisode, Marie revient sur son parcours, ses premiers projets avec la Fabrique de l’Hospitalité à Strasbourg, et son déclic face à l’impact écologique et social du design d’objet. Elle explique comment elle a orienté sa pratique vers le design de service et d’environnement, en s’ancrant dans le réel et les besoins du terrain. Elle évoque l’importance des environnements sensibles à l’hôpital : la signalétique, les couleurs, la lumière ou encore l’aménagement des espaces ont un rôle clé dans le ressenti des usagers et leur capacité à se repérer.
On découvre aussi les méthodes concrètes du Lab-ah, entre entretiens ethnographiques, co-construction avec les soignants, et expérimentation sur le terrain. Deux projets emblématiques illustrent cette approche : le parcours d’hospitalité pensé pour le nouvel hôpital de neurosciences, et les alcôves accompagnants, petits espaces pour permettre aux proches des patients de souffler, hors des salles d’attente traditionnelles.
Marie Coirié incarne une vision du design au service du soin, où chaque détail — jusqu’au message affiché sur un mur — peut contribuer à restaurer la dignité, la poésie et la qualité de vie à l’hôpital.

Photo de Paris
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Transcription de l'épisode
Aude Nyadanu 00:00Bienvenue chez les Transformateurs, un podcast créé et produit par Lowpital, catalyseur d'innovations en santé, afin de vous présenter des personnalités particulièrement inspirantes. Professionnelles de santé, entrepreneurs ou encore écrivains, ils et elles agissent au quotidien pour bouleverser notre système de santé. Quand on parle de design à l'hôpital, son nom revient toujours dans la conversation. Je parle bien sûr de Marie Coirié, une pionnière qui a réussi à installer le design au coeur de l'hôpital psychiatrique de Saint-Anne. 
Marie Coirié 00:47Bonjour, merci pour ton invitation, je m'appelle Marie Coirié, je suis designer de formation, j'ai été formée il y a une petite dizaine d'années à l'ENSCI Les Ateliers, à Paris. Aujourd'hui, je suis co-responsable du Lab-ah, le laboratoire de l'accueil à l'hospitalité, au GHU Paris Psychiatrie et Neurosciences, qui est un hôpital public qui prend en charge une bonne partie de la population parisienne sur les questions de santé mentale et également en recherche en neurosciences. 
Marie Coirié 01:22L'un des trois établissements fondateurs du GHU est Saint-Anne, c'est l'endroit où on est aujourd'hui pour cet enregistrement, celui où on a nos bureaux et qui est aussi un lieu emblématique de la prise en charge de la santé mentale des troubles psychiatriques à Paris avec son site historique qui a 153 ans. 
Aude Nyadanu 01:39Très agréable pour enregistrer le podcast au milieu des arbres de la nature, c'est hyper sympa. 
Marie Coirié 01:46Tout à fait, c'est d'ailleurs un des plus grands jardins de pleine terre de Paris, Sainte-Anne, c'est un hôpital de jardin, c'est un hôpital vert. Ça l'a toujours été, c'est aussi pour permettre à l'époque où les murs, peut-être de l'hôpital était plus étanches aussi, permettre la déambulation, la balade, le rapport à la nature, au vivant. Donc c'est aussi très inspirant pour nous et c'est une grande chance, effectivement, de travailler dans ce cadre, parce qu'on n'est pas du tout dans un hôpital monobloc des années 70, on est vraiment dans un hôpital jardin où, en plus, comme la pleine terre est classée, on risque pas de perdre ces jardins, on ne va jamais faire qu'en récupérer d'ailleurs, et c'est au premier bénéfice des patients. 
Aude Nyadanu 02:34Quand on entre, on a l'impression qu'on arrive dans un château de la Loire. À première vue, on n'imagine pas du tout que c'est un hôpital. 
Marie Coirié 02:43C'est vrai, ça peut être d'ailleurs assez impressionnant. Alors déjà, c'est vrai qu'il y a le nom Saint-Anne qui est connu et puis qui peut alimenter tant la fascination que aussi les angoisses, selon. Mais quand on entre, c'est très impressionnant la valeur patrimoniale du site parce que tout c'est une bonne partie des pavillons, donc fait partie du plan d'origine. Il y a eu évidemment des changements depuis 150 ans, il y a beaucoup de bâtiments modernes aussi, mais l'implantation initiale est très conservée. On a les architectes des bâtiments de France, d'ailleurs, qui y veillent. Donc on est en ce moment, et depuis plusieurs années, dans un élan de restauration. D'ailleurs, toutes les petites guérites construites dans les années 70 sont progressivement déposées. Donc on a vraiment une restauration aussi de la pierre initiale. C'est pareil, cette pierre blonde qui participe de la beauté du site sur sa dimension minérale. Il y a vraiment un rapport aux beaux matériaux, au moins à l'extérieur des sites, parce qu'à l'intérieur c'est pas toujours pareil, qui profitent aux patients, qui désamorcent aussi un peu quand on arrive, parce que c'est impressionnant. On est chargé d'émotions comme lieu quand on s'y présente la première fois d'ailleurs, que ce soit les patients de patients ou leurs familles. Donc le fait d'avoir ce tel rapport à la nature et des bâtiments qui ne sont pas très hauts, c'est encore une fois, on est dans un hôpital pavillonnaire. C'est impressionnant et en même temps, c'est valorisant, c'est beau, ça peut désamorcer des inquiétudes. 
Aude Nyadanu 04:23j'allais te parler un peu du rapport au beau parce que quand on pense design, si on connaît pas trop le design, on se dit oui, c'est les gens qui dessinent des voitures, qui font des beaux objets, etc. Est-ce que cette définition probablement partielle te correspond et puis de manière plus générale, si on devait expliquer est-ce que c'est qu'un designer, de ton côté, comment tu définirais ton métier ? 
Marie Coirié 04:50Alors c'est une très bonne question, peut-être je vais commencer par le mot design avant de remonter vers le design à l'hôpital. Donc le design, c'est une activité de conception. "To design", ça veut dire concevoir. Et c'est bien de revenir au sens du mot en anglais parce que trop souvent, le mot design en français est compris comme style. Le style design, d'ailleurs, on entend souvent dire "ça c'est design" pour qualifier un ensemble contemporain avec des formes dite modernes, des super matériaux, et puis une certaine idée du luxe. Là encore, on se trompe en pensant que le design relève du luxe, d'une conception qui a les moyens dans des environnements qui peuvent se le permettre parce que l'activité de conception, elle peut se déployer dans bien des univers. Et d'ailleurs, on voit les têtes de certains designers très connus qui, quelque part, vendent autant leur travail, leur talent, leur création que leur signature. Mais en fait, l'énorme majorité des designers ne signent pas, ils sont discrets, ils sont inscrits dans des processus beaucoup plus collectif. L'idée du design est trop souvent ramenée à celle du luxe alors qu'il y a beaucoup de manières d'exercer le métier de designer et que la plupart du temps le designer s'inscrit dans une équipe pluridisciplinaire beaucoup plus vaste, dans des projets beaucoup plus vastes dans lequel il n'est pas spécialement lui mis en lumière. Donc il faut peut-être déjà dire que les designers ce n'est pas que les grandes figures qu'on voit dans les magazines alors après qui contribue largement à promouvoir aussi une certaine idée du design mais on peut s'étonner que des designers plus discrets, je peux parler de l'industrie mais il y a d'autres secteurs dans lesquels les designers sont discrets, soit pas davantage mis en lumière parce que forcément, comme tu peux l'imaginer quand je suis arrivée à l'hôpital, les premiers retours que j'ai eu avant même d'avoir pu commencer à expliquer quel était mon métier mais surtout comment moi je le faisais vivre, c'était non mais nous on n'a pas besoin de tablette ou de chaise signée, un tel ou un tel, c'est l'hôpital de public, voilà parce que cette réception dans un environnement, dans la fonction publique, dans un établissement public et l'hôpital de surcroît, bonjour je suis designer, je suis hospitalier, je viens de rejoindre vos équipes, elles peuvent surprendre. Donc rapidement, je parle parfois de mon métier en nommant mais plus souvent je commence par citer des exemples, des situations dans lesquelles on travaille et des outils qu'on mobilise et bien souvent je me rends compte que ça désamorce un peu la réception négative de "ok, bon designer, qu'est ce qui vont nous servir encore un projet parachuté, voilà des hautes sphères de l'hôpital, déconnectée", enfin c'est parfois une réception qui peut être défensive, donc avec mes collègues on est très attentifs à ce que les mots qu'on emploie soient accessibles, surtout page argonée bien sûr, mais surtout à être très concret pour expliquer à quoi on sert, qualifier nos compétences et surtout tenter de les métisser avec celle de nos collègues hospitaliers qui sont dans les services de soins, ce que nous ne sommes pas nous.
Marie Coirié 08:19Pour que ce soit concret mais aussi que leur tendre des perches en fait pour qu'ils puissent s'approprier et malaxer aussi ce qu'on est venu leur proposer et la manière dont on va travailler ensemble. Donc moi j'ai choisi de travailler à l'hôpital, c'est le fruit d'un long déclic, j'ai choisi mais j'ai aussi la chance parce que ça va pas de soi de travailler à l'hôpital, l'hôpital public ne crée pas des postes comme ça. Pendant mes études de design, je me suis beaucoup interrogée sur la légitimité de contribuer à dessiner de nouveaux objets, à produire de nouveaux déchets et j'avais fait un stage en Chine notamment qui m'avait beaucoup amené dans les usines à Shenzhen qui m'avait énormément marqué parce que je m'étais prise de plein fouet l'impact social, environnemental, du travail du designer en pouvant faire vraiment toute la chaîne de production depuis le brief qui venait d'un pays européen jusqu'à la fabrication d'un modèle ou lancement d'une série, au contrôle qualité dans l'usine, à la mise en carton qui part dans un contenaire, dans un cargo et c'est parti pour le Havre. Ça m'a beaucoup marquée quand je suis rentrée, j'ai eu un peu un doute, une crise existentielle de à quoi bon, à quoi sert, est-ce que j'ai vraiment envie d'exercer ce métier, si oui comment. Et j'ai eu la chance de pouvoir m'intéresser à des disciplines qui émergeaient il y a une quinzaine d'années en France en tout cas, le design de service, le design appliqué aux politiques publiques et de me rendre compte que déjà l'objet physique n'était pas le point d'entrée, le point de sortie de toute démarche de design et d'eux qu'on pouvait travailler pour l'intérêt général. Donc d'un seul coup je me suis sentie mieux partie, j'ai commencé à travailler aussi beaucoup sur le terrain donc sa légitimité, je trouve qu'on la trouve aussi au contact d'un terrain d'une situation concrète dans laquelle on voit les gens et dans laquelle on peut anticiper l'impact que ce qu'on est en train de concevoir va avoir sur la vie des gens, leur organisation, leur représentation dans la vie quotidienne, mais même de même quand on travaille dans les lieux de soins, on est vraiment au plus proche de l'intime. Donc tout ça m'a passionnée, j'ai travaillé plusieurs années après ma sortie d'école, beaucoup avec la 27e région que tu connais peut-être, on était un tout un groupe de tout jeunes diplômés de l'ENSCI à avoir fait nos armes sur des résidences notamment des projets de résidence de la 27e région qui nous avait fait confiance parce qu'elle était toute jeune association, et nous tout jeunes diplômés et on a peu souvent aussi l'occasion d'avoir des gens qui comme ça vous font confiance dès votre sortie d'école pour pouvoir exprimer des compétences pas encore complètement stabilisées, qui sont encore un peu latentes, qui sont encore en train de se chercher. 
Marie Coirié 11:12Donc tout ça a été très précieux pour moi, de la même manière j'ai pu commencer à travailler avec le CHU de Strasbourg. J'avais rencontré avant même ma sortie d'école avec d'autres designers avec lesquels je travaillais, les membres de la Fabrique de l'Hospitalité qui est l'un des premiers, si ce n'est le premier laboratoire art et design à l'hôpital installé avec deux délégués culturels qui écrivaient et dirigeaient des projets artistiques avec architecte, photographe, écrivain, plasticien et progressivement architecte et progressivement designer. Donc Barbara Bey était venue nous rencontrer dans les murs de l'ENSCI, on était en diplôme, en train d'être diplômé encore à l'école et nous avait proposé de participer à un marché public, de répondre même à un marché public pour l'emménagement d'unité de neurologie depuis l'hôpital, l'hôpital civil, l'hôpital historique au coeur de Strasbourg au bâtiment de Haute-Pierre qui était en périphérie, un des gros monobloc des années 70. On a pu gagner cet appel d'offre et ça a été là encore une première magnifique occasion de d'éprouver nos compétences dans un environnement sanitaire. C'était vraiment ma première entrée à l'hôpital avec tous azimuts découverts de ses contraintes, de son organisation, de l'écosystème de professionnel qui y travaillait, des opportunités qui pouvaient y avoir aussi à travailler sur un réaménagement et de nouveau on était dans les unités de neuro parce que quelques temps avant on avait travaillé sur la maladie d'Alzheimer donc j'avais vraiment fait aussi cette percée dans les questions de perception, d'une sensibilité aiguë à la couleur, à certains sons, aux touchés. Donc voilà, tout ça était vraiment passionnant. On a pu mettre en œuvre un chantier qui a été réalisé et notre projet, je ne vais pas forcément le décrire là, mais est toujours en place 15 ans plus tard, quelques années plus tard j'ai pu retravailler avec la fabrique pareil à la faveur d'un marché public ici dans un hôpital de jour qui accueillait des personnes âgées, venu faire une journée d'évaluation cognitive fonctionnelle. Donc toujours sur ces questions de perception, représentation, qu'est-ce qui influence le bien-être, qu'est-ce qui influence la qualité de réassurance, de protection d'enveloppement que peut produire tant l'accompagnement des professionnels que l'environnement spatial, les équipements, l'accessoirisation dans un ensemble. Donc pouvoir d'abord évaluer ce qui marche bien, ce qui est anxiogène du point de vue des patients et des familles et comment est-ce qu'on peut alléger du coup la charge de cette journée pour que les évaluations soient aussi le plus proches de la réalité du moment de cette personne-là et donc qu'il y avait un trait d'union net entre design de l'environnement, conception du service de l'organisation et de l'environnement et qualité des soins. Ça avait inspiré du coup un article qu'on a pu écrire avec Denis Pellerin dans Sciences du Design sur l'influence de la qualité de l'environnement sur la perception des patients, la confiance que ça aide à bâtir et l'alliance thérapeutique du coup qui s'en trouve améliorée. 
Aude Nyadanu 14:57On a parlé de ta première expérience à l'hôpital qui résonne donc avec cette deuxième expérience-là. Nous là à Lowpital, on a tout un concept autour du pouvoir de l'ignorance, on organise des créathons et on propose à des personnes extérieures de l'hôpital de venir passer du temps en immersion parce qu'on se dit avec leurs yeux extérieurs, ils vont repérer plein de choses. Il y a des choses qui vont leur sauter aux yeux que personne d'autre n'a vu habituellement et qui vont remettre en question et ça va permettre d'améliorer les choses. Toi, la première fois que tu as fait cette première mission à Strasbourg et que tu mettais les pieds vraiment dans l'hôpital, qu'est-ce qui t'as sauté aux yeux ? Est-ce que tu as des souvenirs de trucs un peu précis ou tu t'es dit « Waouh, ça c'est trop bizarre ». 
Marie Coirié 15:36En fait mes premiers souvenirs, mais je pense aussi que j'ai agrégé des impressions que j'avais accumulées dans d'autres situations à l'hôpital, c'est la pauvreté de l'environnement sensoriel. Quand on est à l'hôpital, ce qui est souvent frappant, c'est qu'on a surtout à faire à des couleurs très froides, à du plastique, éventuellement à du métal très froid, l'environnement sensoriel est froid, l'inverse de chaleureux, on pourrait dire, et participe en fait de la construction d'une inquiétude qui peut-être n'était pas là en arrivant, on est toujours un peu inquiète à aller se faire opérer ou une évaluation ou un rendez-vous chez un médecin, mais l'environnement contribue en fait à grossir ou au contraire à apaiser cette inquiétude. En l'occurrence, en neurologie, la première observation qu'on avait faite, c'était des bâtiments assez anciens, donc c'était plutôt de se dire comme ça a l'air assez dégradé. Le bâtiment à l'extérieur est très beau, mais quand on entre à l'intérieur, c'est très dégradé. Pour les patients et les familles, ce n'est pas de très bonne augure de se dire mince, est-ce que la qualité des soins est aussi approximative que la qualité des bâtiments le laisse apparaître ? Et en termes de guidances, parce qu'on travaillait sur des problématiques aussi, des rangs de patients qui ont des troubles cognitifs, des troubles neurologiques ou pas des troubles cognitifs, il n'y avait rien vraiment pour accompagner cette errance. Ce qui nous avait beaucoup frappé, c'est de trouver une collection de panneaux sens interdit, des signaux tout à fait coercitifs avec l'attention de danger pour inviter les patients à ne pas entrer dans certaines pièces, alors que dans certains couloirs et salles d'attente, ils pouvaient aller. C'était aussi de se dire, comment on pourrait réfléchir à l'inverse de tout ça en disant plutôt que d'interdire, on pourrait inviter à aller ici et là pour calmer, apaiser et quasiment rendre invisible là où on ne doit pas aller ? Et là, presque ça donnait envie d'entrer. Il y avait écrit warning partout avec des gros signaux rouges. Donc voilà, ça, c'est aussi une impression très forte et qui s'est imprimée en moi durablement parce que je continue à travailler sur ces questions d'information dans l'espace. Sur un projet plus récent dans notre hôpital de Neuro à Sainte-Anne, on a travaillé sur l'information aux accompagnants et on a commencé par essayer d'enlever justement tous les signaux qui commençaient par « il ne faut pas, ne pas, veuillez, ne pas, merci de ne pas » que des injonctions négatives avec du rouge, avec des lettres en capital, type ou impact, qui produisent l'inverse de l'effet espéré. Donc ça, c'est une impression forte qui continue à m'habiter. Et la deuxième, donc je parlais de ces notions de guidances, c'était de se dire la pauvreté de l'environnement sensible et sensorielle, ajoutée à celui qu'on se perd à l'hôpital, que ces couloirs sont tous les mêmes, les signaux des portes, et parfois même d'ailleurs, c'est un peu dangereux quand on voit que certaines portes de chambre,
Marie Coirié 18:56le cadrement de portes est le même que pour l'armoire électrique à côté, c'est vraiment des exemples vus. Bon, on peut peut-être mieux faire en matière de signalisation, mais surtout, j'ai beaucoup rebondi sur couleur et matière de ces environnements. L'un de nos partis pris dans ce premier projet, c'était de guider par la couleur. Il y avait toutes ces premières études cliniques qui sortaient sur l'attraction par la couleur des personnes souvent de pathologie neurologique, que souvent, en fait, on attirait par la couleur. Alors il n'y avait pas forcément de consensus sur quelle couleur, il n'y a pas la couleur magique, mais plutôt de se dire les couleurs attirent, les couleurs organisées dans un schéma attirant, c'est-à-dire pas du monochrome bleu-pastel partout, comme l'hôpital, enfin en tout cas, a su beaucoup le faire. Donc on avait travaillé sur un cheminement coloré avec une sorte de dégradé, avec des lignes en diagonale, avec une progressivité pour qu'il y ait aussi un intérêt à déambuler. Donc ça aurait pu être un motif, là, en quelque part, c'est un motif se dégrader. Et donc ce travail sur la couleur demeure vraiment un champ de recherche qui m'intéresse profondément. On a eu l'occasion récemment, il y a trois ans, ici au GHU d'accompagner aussi la rénovation d'un nouveau site ambulatoire pour des patients suivis dans le 15e, où il y avait une distribution assez compliquée dans les étages pour savoir se repérer à quel étage je suis, où est-ce que je dois aller. Donc pareil, on a travaillé sur une trame colorée avec une agence qui s'appelle Nakara, qui prenait en compte vraiment l'environnement tridimensionnel, donc de se dire que c'est sol, c'est mur, c'est détail de menuiseries, c'est détail des signalétiques, c'est détail des mobiliers avec l'importance quand on travaille sur un environnement où le bleu, c'est le premier étage, le deuxième, c'est le jaune, le troisième, c'est l'orange, il faut le faire avec délicatesse, parce que le bleu, s'il est partout, il finit par être hyper invasif, et en premier lieu pour les professionnels qui tous les jours travaillent dans cet environnement, donc il faut pouvoir imprimer ce repère némo-technique, mon étage, c'est le bleu, c'est là que ça se passe, et d'ailleurs j'ai ma petite trame bleue qui discrètement me guide depuis l'entrée, et que ce soit digeste, que ce soit harmonieux, que ce soit qualitatif, et donc ça c'est vraiment dans une attention accrue à tous les détails qui composent l'environnement pour que ça puisse se faire à la fois que ce soit une guidance intuitive, que ça participe de la signature de la qualité du lieu, et que ça joue vraiment son rôle de soutien support à la signalétique. Donc vraiment j'en viens à cette thématique qui moi me passionne, c'est celle des repères, comment est-ce qu'on pourrait travailler sur une nouvelle manière de marquer des repères de manière plus intuitive pour favoriser en fait l'autonomie des personnes, je pense que c'est des questions qui t'intéressent aussi énormément, donc moins infantilisé, moins interdire, mais plutôt guidé, indiqué et donné les clés,
Marie Coirié 22:02les outils, donc de se dire que les signalétiques à l'hôpital c'est un peu un serpent de mer, on s'est tous perdu dans un hôpital qui soit pas vionnaire ou monobloc, et je parlais de la couleur, mais il y a eu aussi vraiment aussi des hypothèses, pas forcément super heureuses, de grosses lignes au sol où parfois il y en a 12 et on se croirait dans un couloir de métro, voilà, il y a peut-être insuffisamment de liens entre la recherche, la recherche médicale sur ces problèmes de repérage, ce qu'on appelle en psychiatrie des distorsions spatiales et temporelles, je suis complètement perdu dans l'espace-temps, bon ici on s'intéresse à la question de l'espace, donc j'ai vraiment besoin d'une guidance qui n'est pas celle de la signalétique classique, des flèches, des pictogrammes, des acronymes, services de SMPR, du quatrième étage, du docteur Bidulmachin, voilà avec des pointillés, donc c'est vraiment de se reposer la question de qu'est-ce qui fait point de repère, donc ça c'est une recherche qu'on impulse et qui prendra, je l'espère, forme d'ici peu au GHU, peut-être pour du coup un peu tourner la page des signalétiques hospitalières telles qu'on sait les produire aujourd'hui, parce que la signalétique c'est une réponse à la question" comment ne plus se perdre ?", on va faire une signalétique, oui mais elle est comment et c'est quoi ce signe, voilà donc il y a de la recherche et il n'y a pas de trait d'union entre cette recherche et des mises en application concrètes sur des questions de repérage, donc la couleur on y est venu assez naturellement, intuitivement, comme je te le racontais depuis mes premières expériences en neuro jusqu'à des expériences plus récentes au bloc en neuro, un projet qui était mené par Benjamin chez nous ou dans le site dont je parlais dans le 15e pour se repérer d'un étage à l'autre, mais il y a encore énormément à faire, donc j'invite les auditrices, aux auditeurs à lire le livre Couleur et Soin qui est le beau produit du colloc mené à l'école de design de Nancy en partenariat avec la Fabrique de l'hospitalité qui a donné lieu à la publication du coup des actes du colloc mais des actes vraiment garnis généreux imagés du colloc au presse du réel et qui du coup rend compte d'un certain nombre d'expériences sur couleur à l'hôpital, sur une trame de fond historique de l'histoire de la couleur à l'hôpital depuis le blanc, les cialétiques, aux couleurs pastels, aux couleurs vives d'aujourd'hui et de la symbolique de ces couleurs.
Aude Nyadanu 24:45C'est vraiment passionnant. Du coup on visualise très bien l'impact que ça peut avoir et c'est vrai que les deux points de se dire on est paumé dans l'hôpital et de se dire c'est moche les couleurs sur les murs soit sont fat soit sont agressives on ne se sent pas bien c'est jamais très cosy tu vois il y a un épisode récent qu'on a fait avec Ghada Hatem qui a créé la maison des femmes on a discuté de ça aussi parce que la maison des femmes tu connais à Saint-Denis ? Il faudra que tu ailles voir ça un jour parce que 'est un lieu qu'elle a créé, et de l'extérieur on dirait une crèche parce que les couleurs sont sublimes et même à l'intérieur c'est cosy c'est chaleureux c'est tu te sens vachement bien tu te dis mais c'est pas du tout un hôpital cet endroit et c'est un impact de fou tu te sens bien quoi t'es à l'aise c'est doux, bref et donc on imagine bien le rôle du designer sur ces questions et peut-être qu'il y a d'autres actions que tu as pu faire avec tes équipes qui sont un peu moins connues un peu moins comme on dirait qu'on se visualise moins facilement tout à l'heure tu parles design de service qu'est-ce que ça veut dire design de service ? Est-ce que tu as aussi des exemples de ce que vous avez pu faire là dessus peut-être à Saint-Anne aussi enfin au GHU parce qu'on peut vraiment se demander design du service psychiatrie comment tout ça ça va ensemble
Marie Coirié 26:05Oui, tout à fait. Le design de service, c'est une discipline du champ du design qui travaille vraiment déjà à l'échelle systémique, qui travaille très bien dans un écosysteme complexe, à l'échelle d'une organisation, où on va regarder déjà de manière très globale. où on va impliquer le plus possible l'ensemble des parties prenantes qui participent de la réalisation du service rendu. Alors chez nous, c'est un service de santé publique avec un accueil qui est précédé par une préinstruction du dossier. Donc il y a des phases visibles et des phases invisibles. Et dans le design de service, on use et on abuse de représentations chronologiques d'ailleurs linéaires ou pas parce qu'il y a bien souvent des retours en arrière. C'est rarement une ligne de droite pour montrer ce qui est visible dans le service rendu et ce qui est invisible, ce qui est vraiment de l'ordre de la mécanique, de la maintenance, enfin vraiment au sens aussi de la mise en œuvre de l'accueil. Et on travaille aussi beaucoup sur des représentations cartographiques de montrer qui travaille à quelle échelle, pour comprendre parfois dans une observation à quel endroit ça coince, pourquoi ça coince, ça coince aussi à un autre endroit. Donc d'abord, il y a une partie analytique qui est très importante pour pouvoir objectiver ce qu'on perçoit. Donc ici, je parle pas toujours beaucoup du design de service parce que bon, je l'expliquais tout à l'heure, déjà il faut comprendre design, design de service. Alors les gens comprennent, on est dans une société de service aujourd'hui, on conçoit beaucoup plus de services qu'on conçoit des produits, ça d'accord. Mais rendu à l'hôpital déjà, quand je dis design de service, on nous dit « Ah mais vous allez designer mon service, mon service de soins ». Non, non, non, non. Donc voilà, je suis prudente sur la suite. Donc on substitue parfois beaucoup le terme global. On va chercher à l'échelle globale, on va regarder tout ce qui se passe, toutes les interactions, les phénomènes, les relations, et on va travailler vraiment à l'échelle de l'expérience. Et ça, ça parle beaucoup au professionnel parce que la notion d'expérience, en fait, elle comprend tant vraiment des phases fonctionnelles qu'un ressenti sensible, une dimension qui est plus difficile à attraper, à représenter, même à évaluer sur un graphe, etc. et qui, en particulier ici en psychiatrie, est vraiment au moins aussi importante que tout ce qu'on produit sur le plan fonctionnel pour pouvoir accueillir les patients. Donc la notion d'expérience, déjà ce qui est intéressant, c'est qu'elle est très panoramique. L'expérience d'un service de santé, elle commence souvent bien avant d'y avoir mes les pieds. Comment je sais que j'ai rendez-vous, comment j'ai reçu un courrier ou un appel, et des jeux qui commencent à façonner déjà mon avis et ma représentation de ce qui va se passer. 
Marie Coirié 29:05Est-ce que c'est rassurant ? Est-ce que c'est digne ? Est-ce que je me suis sentie infantilisée ? Donc l'expérience, c'est vraiment le cumul de toutes ces microstrates qui ont constitué le parcours du patient tant vraiment dans des dimensions fonctionnelles que dans des dimensions beaucoup plus subjectives, sensibles, sensorielles. Donc moi j'aime beaucoup cette notion parce que à la fois je sens qu'elle est bien comprise, reçue en face, et à la fois ça me permet de regarder l'échelle très panoramique à laquelle on regarde. Parce que tu l'as compris, nous on travaille naturellement de manière très transverse, ce qui n'est pas toujours très simple à l'hôpital dans des organisations qui sont plus classiquement organisées en silo. Donc moi j'en parlerai après, il y a après cette notion du passage à l'échelle qui ne va pas toujours de soi. Donc on parle plus de design global et de travail à l'échelle du parcours du patient en essayant d'attraper tout ce qui compose son expérience. Ça c'est des mots qui dans notre environnement vont beaucoup plus se parler. Je voudrais donner un exemple, encore un peu différent d'un projet majeur auquel on a pu contribuer depuis trois ans et qui va te montrer qu'on travaille vraiment à 360°, c'est la contribution à l'écriture du cahier des charges d'un nouvel hôpital en neurosciences ici. On a rarement cette occasion d'être en fait même jamais, d'être aussi en amont. Tu l'imagines bien, on travaille bien quand on est intégré en amont des équipes parce que si on nous fait venir à la fin, on nous dit alors la couleur des murs et que tous les plans sont déjà dessinés, l'organisation est déjà fiselée, notre valeur ajoutée elle est moindre en fait parce qu'en tant que telle on n'est pas des archis d'intérieur, on n'a pas vraiment de raison de dire alors il faut que vous mettez des coups seins bleus, là si est ça. Donc en amont quand on est vraiment encore au niveau de la définition déjà de la vision et de la stratégie pour la mettre en oeuvre dans un projet, c'est super, c'est là qu'on s'épanouit le plus. Donc on a eu la chance de pouvoir travailler avec les programmistes qui avaient été mandatés à l'époque par l'hôpital Sainte-Anne pour le nouvel hôpital Neuro 2023. Dans la rédaction du cahier des charges et la question qui nous était posée, c'était quitte de l'hospitalité dans ce nouvel hôpital. Partant du principe que souvent, ces dimensions on va dire perçues comme plus cosmétiques, je dis bien perçues sont annexées et donc finalement les injonctions sont si fortes en fait sur déjà respecter l'enveloppe budgétaire, la répartition des fonctions qui ont été prépointées dans un périmètre spatial qui est réduit, c'est un peu la dernière roue du carrosse pour les archis. Mais encore une fois parce qu'ils ont eux-mêmes déjà à faire rentrer parfois des carrés dans des ronds par rapport à ce qu'il aurait demandé et l'enveloppe, le cadre qui les contraint. Donc on avait proposé en fait d'aller construire en fait ce qui devait être les points d'entrée, en fait qu'est-ce que c'est que l'hospitalité dans un nouvel hôpital en se basant sur l'expérience de patients déjà accueillis dans nos services. 
Marie Coirié 32:09Donc on avait réalisé avec une agence extérieure 10 entretiens très qualitatifs, chouquettes et café, 3h30, enfin vraiment pas focus groupes, une demi-heure plus tard c'est plié, là c'était à la maison vraiment d'essayer de capter la parole brute. De 10 patients qui avaient été accueillis chez nous dans des filières différentes et qui pouvaient du coup nous livrer aussi ce qui avait compté dans leur expérience. Pas du tout sur le plan médical, on n'était pas là du tout pour apprécier ça, mais le avant pendant après de ma prise en charge de mes interactions avec les personnes, professionnelles, autres patients, prestataires, de mes interactions avec les environnements, les équipements, ce que j'ai vu quand j'étais allongée debout et couchée. Donc on a exploré ça très largement et ça c'est un point important aussi dans notre démarche, c'est qu'on s'inspire beaucoup des démarches ethnographiques, des sciences humaines et sociales, alors analytiques et d'aller essayer de capter une parole brute. Donc on essaie de laisser de côté ce qui est parfois un gimmick en design, quel est votre besoin ? Parce que très souvent on est loin de l'expression d'un besoin, d'abord il faut pouvoir permettre l'expression et analyser une expérience brute qui n'est pas du tout encore traduite fonctionnellement en un besoin. Donc ça, ça nous permet parfois d'aller chercher des témoignages qui vont un peu à l'encontre des dogmes du moment. Je prendrai l'exemple de la chambre individuelle. Voilà, c'est la sacro-sainte façon de proposer un accueil avec une hôtellerie au maximum de ce qu'elle peut faire, du coup de pouvoir valoriser le prix des chambres, clairement aussi, et de répondre du coup aux années où on imposait aux patients, alors avant les années 60, d'être carrément dans des dortoirs, progressivement dans les chambres à 3, à 2 et aujourd'hui. La chambre individuelle, c'est ça, normalement, que veulent les patients. Il y a quand même deux personnes sur 10 qui nous ont dit « J'aurais bien aimé pas être seule tout le temps. » Si la chambre double était bien faite, j'aurais préféré quand même pour pouvoir parler à quelqu'un, voir, parce que j'étais alitée pendant longtemps, j'ai pas pu me lever avant longtemps, et si encore une fois cette chambre permettait vraiment de passer de intimité à être ensemble, j'aurais quand même préféré ça. Donc on l'a porté auprès des programmistes dont on n'a pas réussi à gagner sous tous les fronts. Mais c'était intéressant, j'ai d'autres exemples de ce type, parce que ça dit bien qu'on n'a pas exploré autant qu'on le dit, les représentations, les besoins, les aspirations des personnes. Nos négociations, elles ont été aussi dans la répartition des mètres carrés, parce que c'est vraiment ça, le cahier des charges d'un nouvel hôpital. Est-ce qu'on doit avoir à l'échelle d'un étage une grande salle de 60 mètres carrés d'accueil des familles et des patients avec des usages qui cohabitent, ou est-ce qu'il vaut mieux avoir plusieurs petites salles ? 
Marie Coirié 35:13L'expérience nous a montré qu'il valait mieux avoir plusieurs petites salles, parce que les patients, ils aiment bien quand ils sont en pyjama, ne pas forcément croiser les familles des autres, avoir des endroits un peu plus cocons dans lesquels ils sont entre eux et avec de l'intimité. Donc on a pu négocier sur des répartitions de mètres carrés, sur la présence ou pas de prise, parce qu'à cet endroit-là, il va falloir vraiment avoir une machine à café pour les accompagnants qui attendent en réa. Ça paraît d'être toute petite chose, mais surtout qu'on avait vraiment plaidé pour que tout ceci soit articulé autour d'un parcours d'hospitalité. C'est vraiment ça le fruit de ces dix entretiens dont on a tiré des recommandations fonctionnelles très précises, parce que c'est des tableaux de surface, mètres carrés, équipements, fluides, énergies, etc. Donc il a fallu nous faire un travail de traduction. Et l'articuler de manière cohérente dans la rédaction sur qu'est-ce que ça qu'un parcours d'hospitalité, depuis là, l'arrivée dans le bâtiment jusqu'à la sortie, parce que l'accueil n'est pas qu'à un instant T, il est tout au long de la prise en charge. Donc l'un des fruits de ce projet, hormis le fait que, du coup, c'est de cahier des charges, a permis le recrutement d'une équipe qui avait vraiment intégré ces dimensions. On a tiré un fil qu'on a testé avant même la construction du nouveau bâtiment autour de la place des familles et des accompagnants dans les services. Donc ça, c'est un beau projet qu'on clôture ce mois-ci, qu'on a appelé la "Place des accompagnants," qu'on a vu un petit financement de la Fondation de France. Il y a donc deux concepts qui sont sortis et qui sont actuellement expérimentés dans ce projet accompagnant. Le premier, c'était autour de l'information. L'information, alors, on parlait des injonctions négatives tout à l'heure, mais il y a aussi la forêt d'information. Il y en a tellement, on ne s'est pu s'y retrouver, il y en a la moitié qui sont obsolètes. On a regardé dans le processus d'accueil, il y a beaucoup d'informations qui sont données à l'accompagnant, à l'accueil, à l'admission. Au moment où la charge d'anxiété est la plus forte, la charge émotionnelle est la plus forte. Donc souvent, c'est des informations qui sont mises dans un sac ou dans un tiroir, voilà, table de chevet de la chambre et qui n'en ressortent pas. Donc on se plaint après que les accompagnants ne respectent pas les règles, non, non, non, non. Bref, donc on a proposé un conseil qui s'appelle l'information située. Donc, concrètement, c'est de dire, il faut que l'information apparaisse aux yeux de l'accompagnant au moment et dans le lieu où il se pose cette question. Donc, on l'a distribué à l'entrée du service, accueillie par un panneau qui dit « Vous êtes dans le bâtiment de neurologie. » Voilà ce que l'on fait ici. Voilà quels sont les professionnels que vous allez trouver et le plan de là où je suis. 
Marie Coirié 38:04Ça paraît d'une banalité sans fond ce que je dis, mais il n'y avait pas d'autre plan que celui du plan d'évacuation. Tu savais un petit peu, mais pas totalement à quel étage tu étais et tu étais censé savoir ce que c'était "Bienvenue en SMPR". Et qui tu vas rencontrer comme diversité de professionnels. Donc, ça, c'est la première chose dans la salle d'attente : les informations relatives à l'attente. Donc, il y a eu un gros travail de rédaction, un peu inspiré, mais pas trop du nudge pour pouvoir réécrire des messages qui sont lisibles, qui sont accessibles, qui sont engageants, qui ne sont pas infantilisants et où on sent pas une réprimande latente permanente. Donc, il y a eu un travail rédactionnel avec les cadres vraiment de super qualité. On a écrit clairement les messages avec tous les cadres. C'était passionnant, parce que c'était aussi une manière de stabiliser des règles qui étaient parfois moyennement appliquées par les uns et par les autres, pas du tout stabilisées d'un étage à l'autre. Donc, c'était cette occasion aussi. Où est-ce que je peux laisser mes affaires ? Pour les horaires, pour les enfants, les gestes que je peux faire ou que je peux pas faire. Parce qu'après, on retrouve aussi d'autres briques dans la chambre. Pour respecter l'intimité de la personne, je ferme la porte, toujours frapper avant. Donc, tout ça, c'est mis en mot avec des petits picots dessinés, avec des personnages qui ont plus de corps, plus de cœur que les pictogrammes assez classiques pour montrer ces situations, les mimer. Quand je suis dans la chambre, ça va être de l'ordre de donner à manger ou à boire. Je demande si je peux le faire, avant de faire un geste aussi pour relever la personne aussi. Je demande de l'aide de quelqu'un. Rien de tout ça n'était écrit. En fait, j'étais censée savoir qu'il fallait solliciter et mobiliser un travail rédactionnel, un travail de présentation sous forme de briques, à l'endroit où se pose la situation. Distribution, accueil entrée, salle d'attente et chambre du patient. Le deuxième concept, c'est celui des alcoves accompagnants, des alcoves ou des sasses d'hospitalité. C'était avant la crise du Covid. Mais on avait déjà énormément de points d'entrée, d'insight, d'inspiration pour détruire la salle d'attente telle qualité. Pour une organisation, c'est hyper rassurant de se dire que bon, ceux qui doivent patienter, les accompagnants et les familles, vous allez dans la salle d'attente. Les familles ne sont pas dans les salles d'attente, mais sont plutôt dans les couloirs, proches de la chambre et du coup à se prendre les chariots, à gêner le passage. Ça a créé des conflits parce qu'ils veulent rester au plus proche de la chambre et que parfois, encore une fois, quand ta charge émotionnelle est forte, que t'as envie de pleurer, que t'as envie de téléphoner, ce n'est pas forcément dans la salle d'attente que ça se passe. 
Marie Coirié 40:58Tu te mets, là où t'es un peu le moins mal, mais t'as toujours l'impression de gêner. Ça s'est revenu très régulièrement l'impression de déranger, de gêner. Tu te mets dans un petit coin. On a aménagé, on a déjà repéré, parce qu'il y a toujours dans les hôpitaux des petits coins que la rationalité d'occupation de l'espace n'a pas intégrés. C'est souvent des bouts de couloirs, des bouts de fenêtres. La fenêtre, c'est super parce que ça permet aussi d'être un peu, de regarder à l'extérieur, d'avoir un peu de lumière naturelle dans un environnement sinon baigné de néons. On a aménagé avec une petite couleur, une petite paroi, une chaise, un endroit où tu peux te poser, qui n'est pas la salle d'attente, qui est à proximité des chambres, mais pas dans les espaces de circulation, et qui est vraiment une alcove, un mini sas, sans mur, bien sûr, qui permet de s'extraire de la salle d'attente pour un autre usage, pour être à proximité, sans gêner, et puis pour pouvoir souffler. Donc ça, ce principe, en fait, il a pris d'autant plus de valeur après la crise Covid, où on a cherché à désenclaver toutes les pièces, de réfléchir plutôt à un écosystème de lieu d'hospitalité pour les accompagnants, et de les désigner aussi dans l'espace. Où sont-ils ? Tous, on a déjà demandé, oui, où est-ce que je peux m'asseoir ? Vous avez le relais à l'extérieur, il faudrait savoir où est la cafétéria, la salle d'attente, et où sont ces alcoves ? Encore une fois, pour essayer d'améliorer les relations des accompagnants à l'hôpital, des accompagnants aux professionnels de santé, ça va s'en dire, les rapports sur les violences dans le milieu de santé ils documentent très précisément tout ça. Il y a ces deux premiers concepts, info située et alcove accompagnant, on aurait pu faire pas mal d'autres choses, mais déjà, on s'est tenu à pouvoir amener les professionnels dans ces propositions qui étaient nouvelles, parce que comme tout changement, ça ne vient pas du jour au lendemain, de changer aussi le regard vis-à-vis des accompagnants, parce qu'on est aussi là pour eux, professionnels de santé, pas que pour les patients, d'y aller peut-être plutôt petit à petit, de faire des choses qui paraissent petites, mais pour qu'elles soient appropriées, comprises et soutenues par les professionnels qui en sont après, les premiers prescripteurs. Regardez, il y a l'alcove, et pour ça, il faut pouvoir les emmener. Nous, on est toujours quand même dans une politique des petits pas, on travaille vraiment beaucoup sur cette dimension culturelle qui est inhérente à tout nouveau projet d'organisation, changement, d'amener les gens à travers la participation, mais aussi à travers un temps qui leur permet de s'approprier les projets, de les expérimenter, quand ils sont partis prenantes, d'un seul coup, ça aide à faire passer des idées qui sont nouvelles et qui doivent rencontrer les pratiques précédentes. 
Aude Nyadanu 43:47Les projets que tu as décris sont des projets de grande ampleur, on imagine qu'ils ont été demandés par des directions générales ou par des gens entre guillemets très haut placés. En deux mots, est-ce que vous avez aussi des projets qui peuvent être initiés directement avec des professionnels de terrain, je ne sais pas, une infirmière qui va bien vous chercher pour dire tel truc avec ma perfusion ne fonctionne pas, est-ce qu'un designer peut m'aider ou le sujet qui pourrit mon quotidien, est-ce que je peux aller chercher un designer pour qu'il me le règle et puis peut-être vous-même, est-ce que vous lancez des projets par vous-même sans avoir été, sans qu'il y ait eu de commandes. 
Marie Coirié 44:24Je vais donner deux exemples concrets, on avait été sollicité il y a trois ans par un service, un hôpital de jour de pédo psy, qui voulait travailler sur sa cour de récréation, qui était très triste, avec des jeux qui avaient été enlevés, qui n'étaient plus aux normes, et rien de vraiment adapté. C'était une cour dans laquelle les enfants peuvent être extrêmement, c'est des troubles envahissant du développement extrêmement tonique à avoir envie de taper de courir comme des fous fous, mais aussi d'être dans des petits quand ils ont besoin de sécurité, de petits coins, des petites alcoves, donc on avait travaillé sur la problématique des jeux adaptés. Et comment est-ce qu'on pouvait transformer une cour dans laquelle on ne pouvait pas tout casser, avec de la fresque, avec un travail sur le jardin et des nouvelles sortes de jeux. On y avait à d'océan workshop avec l'ENSCI Les Ateliers, l'école de design, pour que les étudiants aussi puissent être en immersion et puissent aussi nourrir ce cahier d'idées. Et donc on a rendu un an plus tard, avec l'aide de la fondation Truffaut et avec un petit financement de la Fondation de France, un travail autour du jardin, autour d'une fresque peinte avec un paysage vraiment tridimensionnel qui descendait sur le sol. On a refait un aménagement jeu pour créer un paysage avec à la fois des tout petits endroits, des endroits beaucoup plus vastes. Donc là, c'était typiquement une demande émanant d'un service sur un périmètre au restreint. Qu'est-ce qu'on fait de notre cours de récréation, vu la spatialisation un peu spéciale des enfants qui ont besoin de tout petit ou de très grand, qui sont dans les extrêmes ? Et qu'est-ce qu'on peut leur permettre, qu'est-ce qu'on leur offre pour qu'ils puissent se sentir bien ? Et un sujet qu'on avait amené nous à la faveur d'un appel à projet de la DITP il y a trois ans, les défis cartes blanches, on avait proposé un service d'hospi d'adulte du Nord de travailler sur la problématique du repas. Alors pas tant le contenu de l'assiette, même si on y est progressivement revenu, que l'environnement du repas c'était le projet l'eau à la bouche. Le point d'entrée c'était de dire bon le repas à l'hôpital c'est pareil, c'est le serpent de mer, c'est comme se perdre, ça va de soi. Mais il y a aussi l'ambiance, qu'est-ce qui fait que j'ai envie de manger en psychiatrie ? Les patients sont pour la majorité valides donc c'est pas des repas en chambre, c'est des repas dans des réfectoires et voilà le mot réfectoire déjà il porte bien son nom. Comment est-ce qu'on me transforme en salle à manger ? Comment, qu'est-ce qui participe vraiment de la mise en appétit et d'un temps social nécessaire pour pouvoir profiter, se parler, profiter d'un moment qui rythme des journées qui sont parfois longs, c'est des durées moyennes de séjour qui sont plus longues en psychiatrie et à un moment les repas c'est aussi ce qui permet d'apporter un repère. 
Marie Coirié 47:04Donc comment est-ce qu'on rend ce moment plus qualitatif à travers des aménagements, des accessoires, une préparation aussi de la projection de ce qu'on va y faire, le menu, à côté de qui je vais m'asseoir donc vraiment rendre ce moment le plus qualitatif possible. Donc voilà tout aménagement et équipement mais on avait travaillé aussi sur les gestes de services parce que c'est aussi comment je suis servi et ce qu'il y a des choses qui ont été préparées donc évidemment tout est livré de l'extérieur mais par exemple les fruits, est-ce qu'on peut les couper à la fois pour me permettre de les manger de manière plus simple et limiter le gaspillage alimentaire mais aussi parce qu'il y a une intention de soins à travers le geste de préparation donc ça avait été une expédition passionnante en trois mois et pour le coup un sujet qu'on avait vraiment propulsé. 
Aude Nyadanu 47:50Toutes ces projets, toutes ces idées, toutes ces réalisations, elles sont publiques. Après, si autre hôpital, je vais se les approprier pour... Parce que là, peut-être que des gens qui écoutent se disent, « Mais ce serait génial qu'on fasse pareil chez nous, comment ils peuvent faire ? »
Marie Coirié 48:03Alors, on essaye d'écrire des articles sur ce qu'on produit, on peut déjà en trouver pas mal sur internet, après c'est vrai qu'on produit pas vraiment des fiches outils en tant que telle parce qu'on défend l'idée sur laquelle aussi les projets ne sont pas directement duplicables, il y a vraiment plus une idée d'adaptation à un contexte, à un public alors ce qui veut pas dire que les projets s'annulent d'un contexte à l'autre mais qu'il y a une nécessité de dépasser un peu la vision fantasmée d'une toolbox, voilà toujours valable partout, mais plus de réfléchir à une absorption, une intégration des projets dans des contextes spécifiques avec les professionnels. Donc en tant que tel, on n'a pas des fiches prêtes à l'emploi, on a des articles, nous on est disponibles aussi, ça nous arrive de répondre à des sollicitations de collègues qui nous contactent, nous coordonner, sont aussi sur le site du GHU dans la page consacrée au-là-bas, mais on a à cœur de diffuser parce que de toute façon tout ce qu'on produit est public, produit par l'hôpital public et pour lui-même, donc on essaye de diffuser, les travaux de recherche vont nous y aider parce que maintenant on est vraiment dans une deuxième phase de notre existence, ça va faire 5 ans qu'on existe à la rentrée, on a travaillé sur plein de projets tous azimuts et d'échelle différentes pendant 5 ans et là maintenant on est vraiment en train de capitaliser sur ce qu'on a appris, on rassemble tous nos enseignements plutôt dans des formats de référentiels et sur certains projets dont tu comprends qu'on les a aussi réduits pour pouvoir, voilà, on fait des évaluations de recherche qui permettront du coup une diffusion des résultats et des propositions plus faciles pour d'autres hôpitaux. 
Aude Nyadanu 49:54Donc on ne peut pas faire du copier et coller, ça doit être adapté localement. Par contre, on peut rechercher sur Internet le Lab-ah, donc LAB-AH pour avoir un peu plus d'infos sur tout ça. On aurait pu continuer à parler pour en des heures parce que c'est vraiment hyper intéressant. Et puis comme c'est aussi sur des environnements, on visualise vachement bien ce que ça peut donner, on a envie d'aller visiter d'ailleurs. Mais malheureusement, on va devoir s'arrêter bientôt. Je voudrais te poser deux dernières questions. On demande souvent à nos invités qui viennent dans le podcast quel est leur devise ou quel est leur moto, qu'est-ce qui les motive au quotidien de ton côté, qu'est-ce qui te pousse, qu'est-ce qui te fait te mettre en mouvement. 
Marie Coirié 50:40C'est de pouvoir apporter de la qualité et un peu de poésie aux personnes dans les moments tragiques de leur existence, ceux dans lesquels on va à l'hôpital, naissance, maladie, mort, c'est de pouvoir apporter qualité, dignité, espoir et qualité aussi à travers la projection, la poésie qu'on peut insuffler dans la conception de nos organisations, des relations, des dispositifs et des équipements. C'est vraiment ça que j'ai à coeur, qui me tient à coeur. 
Aude Nyadanu 51:14Je le sens dans cet entretien et je retiendrai vraiment la bienveillance qui se dégage de toi et ta vocation. La dernière question, c'est toujours la même dans tous les épisodes. On demande qui est la prochaine personne que nous devrions inviter ? Est-ce que tu connais un transformateur ou une transformatrice qui devrait aussi prendre la parole dans ce podcast ? 
Marie Coirié 51:35Sans hésiter, la grande dame de la culture à l'hôpital avec laquelle je travaille, qui racontera comment elle a Karine de la Noévieux, comment elle travaille dans les hôpitaux depuis 25 ans avec à cœur de hisser la culture vraiment au rang de la stratégie de tous les hôpitaux et qui pourra te raconter son parcours pour mettre en place des politiques culturelles dans les établissements hospitaliers temps de psychiatrie que de MCO en France et avec laquelle j'ai cofondé le labar en 2016. 
Aude Nyadanu 52:13Grand merci pour cet échange hyper intéressant qui donne aussi envie de se mettre en mouvement, qui donne envie de re-réfléchir comment on vit à l'hôpital, en fait, comment on améliore toutes ces expériences. Et on se rend compte que c'est une question très vaste dans laquelle beaucoup de personnes avec beaucoup de compétences différentes peuvent s'impliquer. Nous, c'est quelque chose qu'on défend beaucoup à l'hôpital aussi de dire prenez les compétences que vous avez et mettez-les au service aussi de ces questions. On n'a pas besoin d'être directeur d'hôpital ou d'être médecin pour agir aussi sur ce que vivent les patients et tu as un exemple vraiment criant et inspirant. Donc voilà, merci beaucoup pour cet échange. 
Marie Coirié 52:51Merci Aude, merci à tous les auditrices et auditeurs. 
Aude Nyadanu 52:56Qui j'en suis sûre et apprécieront beaucoup l'épisode. A bientôt ! Au revoir ! En tout cas, on se retrouve dans 15 jours pour le prochain épisode du podcast.